Le développement moral des élèves

Il y a un petit moment maintenant, j’ai découvert les recherches sur le développement moral des enfants. Quand on parle de morale, on pense souvent à « la morale », voire aux « leçons de morale » qui connaissent régulièrement des moments de rejet et des moments de réhabilitation. Ces débats font écho aux débats politiques, et restent souvent des effets d’annonce. Et pourtant, le fait de pouvoir juger de la valeur de ses actes est une compétence fondamentale pour vivre en société, et peut-être même une caractéristique de l’être humain. Sans entrer dans ces considérations, je peux dire que ces lectures sur le développement moral m’ont beaucoup aidée à comprendre plusieurs points importants, et notamment le fait que notre rôle d’enseignant est d’aider les élèves à grandir aussi sur ce point. Mais pour cela, il nous faut en connaitre les principales étapes.

Le premier à décrire ces étapes est un chercheur américain de la deuxième moitié du XXème siècle : Lawrence Kohlberg. On peut schématiser ainsi sa modélisation :

Bien sûr, ce modèle a depuis été largement commenté, repris et critiqué. Bien sûr, le développement de chaque enfant n’est pas linéaire, et nous ne réagissons pas toujours au même niveau suivant les situations. Il n’est qu’à penser au comportement de certains automobilistes qui retournent au niveau préconventionnel devant un radar alors qu’ils sont des adultes très moraux dans d’autres circonstances. Mais c’est quand même très intéressant de comprendre que les raisons qui pousse une personne à agir évoluent et construisent petit-à-petit une représentation morale liée à des principes universels.

L’idée la plus intéressante pour moi a alors été celle-ci : au cycle 2, c’est vraiment l’âge où il faut aider les élèves à passer vers le niveau conventionnel. Dit autrement, il faut les aider à passer de l’évitement de la conséquence désagréable (comme une punition) à la réflexion morale sur le sens des règles sociales. Les élèves de nos classes sont d’ailleurs très différents sur ce point. Certains peuvent déjà parler de valeurs universelles, d’autres n’agissent encore qu’en fonction de la punition ou de la récompense. Et c’est précisément de cela dont on veut les faire sortir. Parfois, ce système de punitions/récompenses est de plus le seul qu’ils connaissent également hors de l’école. Parfois, sans le vouloir, nous aussi les y enfermons.

Je tiens tout de même avant de continuer à éclaircir un point crucial : ce n’est pas parce qu’on veut aider les élèves à grandir et à développer leur sens moral qu’il n’y a plus de sanction. Il faut aussi des limites pour les faire grandir. Le code de la route en est un exemple ! Mais dans la sanction n’est pas la punition. Je vous propose pour y voir plus clair un tableau tiré de l’excellent livre de Sylvain Connac : La pédagogie du colibri (2017) :

Sanction Punition
Conséquence positive ou négative d’un travail ou d’un comportement. Conséquence négative d’une faute.
On sanctionne un comportement (la personne est plus riche et incertaine que ce qu’elle montre). On punit quelqu’un (la souffrance et l’humiliation servent d’instruments d’expiation du « mal »).
Mesure éducative, pour rappeler l’existence d’une règle. L’erreur informe du travail éducatif à accomplir. Mesure de vengeance, pour répondre à une pulsion de violence ou à un besoin de soumission.
But : accompagner un apprentissage de vie sociale. Effets : rancoeur, revanche, rébellion et retrait-dissimulation (Nelsen, 2012).
« Une sanction éducative se présente comme une contrainte non violente qui s’applique au contrevenant, visant à ce qu’il assume concrètement sa responsabilité vis-à-vis du groupe et de ses règles, et vis-à-vis de lui-même. » (Maheu, 2005, p.65) « La punition sert à exprimer la colère de l’adulte, souvent en reproduisant ce qu’il a connu. La punition est aussi un moyen rapide de faire pression sans trop réfléchir. Elle s’appuie sur la représentation de l’enfant mauvais qui a besoin d’être corrigé. » (Maheu, 2005, p. 65)

Il est ainsi finalement fondamental de bien faire cette distinction entre la sanction et la punition, pour aider le développement de nos élèves. Dans la vie quotidienne de la classe, il s’agit pour moi de ne pas baser tout son système de gestion des comportements sur la distribution de récompenses ou de punitions, même symboliques. Il s’agit aussi de montrer aux élèves qu’ils avancent, qu’ils grandissent, tranquillement. Pour cela, on peut utiliser par exemple les ceintures de comportement. Il s’agit aussi de fixer des limites claires, et d’utiliser si besoin des sanctions éducatives, en premier lieu la réparation.

Et pour permettre aux élèves de comprendre en fonction de quoi agir, et pas seulement en fonction de l’évitement de la punition ou de la récompense, le travail autour de différentes questions morales est très intéressant : pourquoi agir ainsi ? Sur quelles bases ? Ces discussions peuvent avoir lieu très régulièrement, lorsqu’une règle est enfreinte, lors du conseil d’élèves… Toute la vie de la classe peut être l’objet d’une telle réflexion si elle est ancrée dans notre conception de l’enseignement.

On peut aussi par moments organiser des débats sur ce thème, par exemple à partir d’albums de littérature de jeunesse. Il existe de très bons albums pour travailler ce thème, en voici quelques uns :

  • Ne m’appelez plus jamais mon petit lapin, de Grégoire Solotareff, L’école des loisirs, 1987 : Jean Carotte est un petit lapin qui ne supporte pas qu’on l’appelle « mon petit lapin ». Son grand-père lui répond : « Plus tard, on t’appellera mon lapin ». Mais Jean vit très mal la situation et sombre dans la « délinquance » afin de se révolter. Il est arrêté et jeté en prison après le cambriolage de la banque. Il rencontre alors plus petit que lui… Un débat peut être initié à partir de la situation initiale pour comprendre la décision du héros en fonction de son état d’esprit ; commenter cette décision et ce que Jean comprend des statuts (droits, devoirs) des grands, des petits ; imaginer son attitude quand on sera adulte. Vous trouverez sur cet album une fiche intéressante sur le site de l’INPES.
  • Puni-Cagibi, d’Alain Serres et Claude K. Dubois, L’école des loisirs, 1992 : Simon est un petit enfant qui fait de nombreuses bêtises. Ses parents le punissent dans un cagibi sombre, qui devient son lieu de jeux favoris. Du coup, il fait tout pour se faire punir… A partir de cette lecture, on peut faire discuter les enfants sur les comportements déviants de Simon : Pourquoi ne faut-il pas faire ça ? Comment lui faire comprendre ? Pourquoi la punition n’est pas efficace ? A quoi servent les punitions ?

 

  • Je, tu, il m’embête, de Michel Van Zeveren, L’école des loisirs, 2013 : « Attention, pas de bêtises, les enfants », dit maître loup avant de s’absenter de la classe. Alors, plutôt que de s’embêter, petit loup décide d’embêter petit lapin. Petite souris embête petit loup mais petit sanglier arrive et se fait embêter par petite biche. Les trois petits cochons interviennent. Qui embêtera petite grenouille ? Finalement, est-ce les plus grands qui embêtent les petits ? Et les filles embêtent-elles plus les garçons que l’inverse ? Lorsque tout le monde embête tout le monde, on finit par s’embêter… Un album pour lier le thème à la vie de la classe et de l’école. 

 

  • Hou-Chi fait des bêtises, de Lina Mumgaudyte, L’école des loisirs, 2014 : Aujourd’hui, Hou-Chi a fait une grosse bêtise. Son papa lui dit : « Hou-Chi, maintenant, il faut payer les réparations de la maison. Tu vas aller vendre ce blé. Et surtout, pas de bêtises ! » Hou-Chi part au marché avec le gros sac de blé. Mais il ne voit pas les oiseaux qui picorent tout le long du trajet. Lorsqu’il arrive au village, il n’a plus de blé à vendre… Que faire ? Un livre pour parler du courage qu’il faut pour réparer ses erreurs, mais aussi des bêtises volontaires ou de celles qu’on fait par inattention.

La liste est non exhaustive, bien sûr, n’hésitez pas à en partager d’autres !

Et si vous voulez en savoir plus sur le développement moral des enfants, je vous conseille les lectures suivantes :

Bonnes lectures !

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