La préparation inversée

Je souhaite évoquer aujourd’hui un essai que je mène dans mon travail de préparation de classe pour tenir compte de l’hétérogénéité de ma classe. J’insiste : c’est un essai, une nouvelle graine dans mon jardin, dont j’attends encore de pouvoir goûter tous les fruits, mais qui pousse lentement, et qui me semble assez prometteuse pour en parler.

Je l’appelle préparation inversée… J’invente ce terme un peu pour rire (par rapport à la classe inversée), mais aussi parce qu’il s’agit pour moi d’une réelle inversion.

Il est temps que je m’explique un peu :

– Comme la plupart des professeurs des écoles, je suis chaque jour face à une classe « inclusive », dans une école qui accueille tous les enfants de 6 ou 7 ans de notre secteur : des enfants en situation de handicap, des enfants nouvellement arrivés en France, des enfants allophones, des enfants empêchés de penser, des enfants perturbés par des situations familiales, économiques, sociales… très difficiles, et aussi des enfants qui suivent bien, des enfants qui savent déjà lire, des enfants qui y arrivent bien en maths, mais pas en lecture, ou l’inverse.. Je ne souhaite pas ici ouvrir le débat pour savoir si c’est bon ou mauvais pour l’école. C’est ainsi.

– J’avais appris (et je l’enseigne même, voire ici) à bâtir des séquences d’apprentissages dans lesquelles les élèves formeraient un tout homogène. Puis, j’ai appris à différencier, à ajouter par ci, à retirer par là, à adapter mes séquences, mes documents, mes ateliers.. Mais finalement, c’était toujours la classe de ceux qui suivent qui passait en premier, l’activité du groupe… Et les besoins particuliers arrivaient après, quand il y avait du temps restant pour cela.

Cette organisation ne me plaisait pas. J’ai cherché des pistes, des idées pour que chaque enfant puisse le plus trouver son compte dans la classe. Je me suis tournée vers Montessori, vers les pédagogies coopératives, j’y ai trouvé de nombreuses pistes de personnalisation des apprentissages. Mais lors de la préparation de ma journée, je ne savais plus trop où caser quoi..

Aujourd’hui, j’essaye de changer ma vision de la préparation de la classe. Je pars du principe que les « bons élèves » ont peu besoin de moi. Ce sont souvent les plus autonomes. Ce sont eux qui comprennent le plus vite les nouvelles notions. Je prépare donc pour eux des activités le plus en autonomie possible et peu d’interventions de ma part. Et je place au centre de ma préparation et de mes interventions les élèves qui en ont vraiment besoin.

Je vous donne un exemple en lecture :

Sur mes 10 CP de cette année, 6 sont bien partis pour apprendre à lire, voire savent déjà. 2 élèves ont besoin d’un coup de pouce, et 2 sont en grande difficulté. Dans ma séance de lecture, les 6 premiers ont 5 minutes d’intervention, puis travaillent seuls. Je vais faire lire individuellement les 2 suivants de manière renforcée, je leur donne leur travail plus adapté. Puis, je vais m’occuper des 2 élèves qui suivent un parcours adapté, et c’est eux qui bénéficient de l’essentiel du temps de la séance. Comme j’ai 2 élèves de CE1 qui sont aussi en grande difficulté en lecture, et sont très peu autonomes, ils viennent lire avec les CP. Ensuite, je laisse les CP et vais mener une séance avec les CE1, avec les 2 élèves faibles lecteurs qui bénéficient ainsi de 2 fois plus de lecture guidée. Là encore, j’essaie de ne prévoir que très peu de collectif, juste pour structurer les nouveaux apprentissages, et je regroupe autour de moi les 5 élèves qui ont besoin d’appui pour pouvoir lire le texte. 

Escalier de livres

Ce qui est inversé, pour moi, c’est le rapport au temps et aux élèves. Je raccourcis les temps de collectif. Pas besoin de lire le texte à haute voix un par un, en soupirant quand c’est au tour de celui qui ne saura pas de toutes façons et qui va nous ralentir. Sur ma préparation, j’ai ajouté une colonne, avec le prénom des élèves à aller étayer à tel et tel moment, pour être sûre de les faire passer en priorité. Cela ne parait pas révolutionnaire. Mais ça a changé la face de mes journées.

Rajout du 20/03/15 : J’ai eu des demandes d’exemples dans vos commentaires. J’ai hésité à en mettre, car je ne pense pas être un modèle dans la préparation de mon cahier-journal… Et puis, je me lance, je vous fais confiance pour trier ce qui vous servira de ce qui ne vous convient pas. Voici donc un petit exemple de ma colonne supplémentaire, anonymée pour la publication, bien sûr : 

185_Cahier journal du Jeudi 03 Mars 2016

La préparation inversée

Bien sûr, ce n’est pas toujours facile. Parfois, je corrige et c’est raté, je me dis que je suis allée trop vite, qu’ils n’ont pas compris. J’ai souvent l’impression de courir aussi, de ne pas pouvoir faire tout ce que je voulais faire. Parfois aussi, certains profitent ce cette autonomie pour se reposer ou discuter… malgré tout le temps passé à tenter d’installer de bonnes habitudes de travail. Mais après tout, c’était aussi le cas en classe entière.

Mais je vois aussi quelques résultats de ces petites pousses, des progrès, des petits pas, des grands pas : des bons élèves de CP qui se précipitent dans la bibliothèque, avides de lire, et qui progressent bien plus vite que quand ils écoutaient les autres ânonner ; des petits lecteurs commencer à déchiffrer ; des élèves en grande difficulté recopier des livres entiers en attendant que je sois disponible pour eux ; des élèves encore fragiles me demander s’ils peuvent essayer tous seuls parce qu’ils ont envie d’y arriver…

La préparation inversée

Je pense que nous avons tous des difficultés à gérer l’hétérogénéité de nos classes, surtout parce que nous avons appris à enseigner pour un groupe homogène. Je vous propose aujourd’hui une des pistes que je tente au quotidien. Si cela vous tente, à vous de partager les vôtres. Il n’y aura pas de méthode miracle, ni de modèle à imiter. Mais il me parait utile d’élargir la palette des solutions… de varier le choix des graines à semer. On risque seulement de les voir germer…

 

10 commentaires sur « La préparation inversée ! »

  1. Roxane dit :

    Merci pour cet article! Avec mes GS-CP, je suis exactement dans ta situation, j’ai fait évoluer ma classe vers les mêmes chemins. En période de transition donc, certaine que c’est la bonne direction. Les CP en difficulté en tirent bénéfice, c’est certain.J’ai plus de mal en ce moment à adapter ça aux GS. Ils travaillent beaucoup en ateliers autonomes avec l’ATSEM en aide si besoin. J’ai du mal à dégager du temps pour prendre des petits groupes de GS en difficulté. Merci encore pour ce partage, cela renforce mes convictions.

  2. ginie1313 dit :

    j’aime bien ta façon de voir les choses. Je suis pour l’instant brigade et je vois beaucoup de manière de fonctionner, surtout que je vais parfois en triple niveau. Juste une petite question que font les 2+2 élèves pendant que tu expliques aux 6 autres, puis les 2 plus faibles pendant que tu es avec les 2 moyens? Merci.


  3. brigittem
      dit :

    Bonjour
    j’enseigne en CP/CE1 et ta réflexion m’intéresse beaucoup. Pourrais-tu partager la préparation d’une matinée pour qu’on se rende mieux compte ? Je te remercie.


  4. brigittem
      dit :

    Encore moi… Tes 2 élèves de CE1 faibles lecteurs font donc un moment de lecture avec des cp puis avec les ce1 ? sur 2 supports différents ? Adaptes-tu leur texte de ce1 ?


  5. Grainesdelivres
      dit :

    Merci de vos petits mots..
    Roxane, chez moi non plus ça ne tourne pas toujours « idéalement » (et pas d’ATSEM), mais je me sens aussi mieux avec ce chemin.
    Ginie1313, je garde au max les élèves « faibles », donc ils sont souvent avec moi quand je m’adresse aux autres, ils écoutent même si ce n’est pas encore adapté à leur niveau : c’est une première approche. Sinon, je peux par exemple demander aux deux plus faibles de faire un dessin et quand je vais travailler ensuite avec eux, on encode la phrase qui va avec le dessin. Je peux aussi les mettre sur un atelier qu’ils savent faire seuls. Cela dépend.
    Brigittem, je vais essayer de mettre une prep en ligne… Et pour mes faibles CE1, oui, ils ont deux moments de lecture sur 2 supports différents (les supports des CP et ceux des CE1). J’adapte souvent leur textes CE1 (syllabes en couleurs et moins de longueur). Mais si je n’ai pas eu le temps, comme je lis avec eux, je leur dis où s’arrêter…


  6. TitLine
      dit :

    Tes petites graines d’idées sont toujours aussi intéressantes à lire

     

  7. Grainesdelivres dit :

    Merci !!

  8. tazzz14 dit :

    Bonjour ! j’ai beaucoup plus d’élèves en difficultés… sur le groupe de 11 ce1, j’en ai la moitié avec de grandes difficultés. Pareil pour les CE2. (oui oui, 8 élèves dys dans une classe de 22, 1 avec des troubles de l’attention nécessitant une prise en charge rased, 3 hyperactifs…) mais aussi 5 élèves avec un QI supérieur à 135.  Je fais ce que je peux. Je fonctionne en préparant toujours 3 niveaux de difficulté : dys, normal, et HP. Mais je commence par avoir l’impression que dire que les bons élèves sont autonomes leur porte préjudice. A force de concentrer mes efforts sur les faibles, je vois que mes forts tournent en rond dans leur autonomie. Je ne les pousse pas à donner le meilleur d’eux parce ce que je m’occupe énormément des élèves en difficulté. (je n’ai pas d’AVS). Et, ça commence par me déranger vraiment. J’ai l’impression de gâcher le potentiel de certains… ok il font le programme, mais ils pourraient faire tellement plus !

  9. Grainesdelivres dit :

    Bonjour Tazzz14 et merci de ta contribution… Il me semble en effet que plus le nombre d’élèves non autonomes augmentent, plus cela semble difficile. Je vois que tu adaptes beaucoup, et tes élèves ont de la chance ! Pour les HP (il n’y en a pas chez moi cette année), ils ont souvent besoin de défis, style problèmes pour chercher, lectures demandant un travail d’interprétation… J’avais testé une année construction d’exposés ou autre production complexe avec mise à disposition d’affiches de couleurs, feutres de couleurs, ordi… et ils avaient aimé et bien avancé dans leurs productions.
    Ceci dit, c’est sûr que l’équilibre est sans cesse à remettre en question, et que tu es la mieux placée pour sentir un déséquilibre. Je me dis en te répondant que ma colonne pourrait aussi servir à ces élèves HP, ils doivent trouver aussi leur place dans la classe.
    Je te souhaite plein de courage pour la suite !

  10. Cape dit :

    Bonjour, je suis enseignante en REP en cycle 2 et je me retrouve tout à fait dans le constat que tu fais …
    J’ai commencé par l’appliquer en maths parce que ça me paraissait plus simple mais je cherche encore comment faire en lecture … Je vais réfléchir à tout ça … Si tu peux mettre une fiche de prep ou une page de ton cahier journal en ligne pour illustrer tes propos, ce serait super …
    En tous cas, merci à toi pour ton partage, ta réflexion et tes pistes de travail, c’est très enrichissant …
    Bonne journée !
    Capu

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